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Regards communautaires sur les menaces pesant sur les ressources en eau

6 octobre, 2025

Dans un contexte mondial marqué par des bouleversements environnementaux croissants, les communautés rurales sont en première ligne face aux effets du changement climatique. L’eau qui est une ressource vitale, devient de plus en plus rare, imprévisible et difficile à gérer. A travers les récits partagés lors d’enquêtes menées sur le terrain, les membres des communautés décrivent avec précision les menaces qui pèsent sur les ressources en eau qui rythment leur quotidien.

Ces menaces, qu’elles soient d’origine naturelle ou humaine, s’intensifient et rendent l’accès à une eau de qualité de plus en plus incertain. Cet article se concentre sur l’analyse de ces menaces à partir des témoignages recueillis dans certaines régions d’Afrique et d’Amérique latine, où Join For water est active, en mettant en évidence la manière dont les changements climatiques, les activités humaines et la dégradation des écosystèmes fragilisent profondément l’équilibre hydrique de ces régions. L’article met en lumière les voix des communautés qui vivent au rythme de l’eau.

Perceptions collectives sur la fragilité croissante des ressources en eau

Dans les zones d’intervention de Join For Water, les communautés constatent que la disponibilité et la qualité de l’eau ont radicalement changé. L’un des premiers signes visibles est le recul des crues saisonnières. Dans certaines zones rurales du Bénin, les crues du fleuve Mono n’arrivent plus aux périodes attendues.

« Avant, on savait quand l’eau allait monter, maintenant c’est incertain », explique un agriculteur à Athiémé au Bénin.

Ce changement perturbe profondément les cycles agricoles traditionnels. Les canaux d’irrigation ne sont plus entretenus, s’ensablent et provoquent des inondations localisées ou empêchent l’écoulement vers les cultures. Les zones humides, qui servaient de tampon naturel, se réduisent progressivement, laissant les sols secs et impropres à l’agriculture.

Dans les villages de Dalakana et N’gnégnélé au Mali, les sources d’eau, autrefois claires, sont désormais troublées, devenant boueuses et parfois rougeâtres à cause de l’érosion et du ruissellement. Les mares, jadis remplies toute l’année, s’assèchent avant la fin de la saison sèche, contraignant les femmes et les enfants à parcourir de longues distances pour s’approvisionner en eau. Autour d’Idiofa, en RDC, les rivières ont changé d’aspect sous l’effet de la croissance démographique. Autrefois claires, inodores et sans goût, leurs eaux étaient directement potables. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : les sources se sont dégradées, perdant leur qualité initiale, au point de ne plus être consommables sans risque.

En RDC, un homme témoigne : « Quand j’étais jeune, il y avait des sources à proximité, mais avec le temps, certaines d’entre elles ont disparu. La rivière Idiofa qui paraissait jadis plus grande a diminué et perdu en profondeur ».

Dans le village de Nyakacwamba, en Ouganda, les habitants s’approvisionnent en eau principalement dans les étangs et les puits. Toutefois, ces sources s’assèchent pendant la saison sèche, contraignant les villageois, en particulier les femmes et les enfants, à se lever dès 5 heures du matin pour aller puiser de l’eau. Après cette heure, l’eau devient impropre à la consommation. En saison des pluies, l’eau est abondante, mais celle provenant des puits et des étangs est le plus souvent contaminée.

Dans d’autres localités, telles qu’Avlo-village et Delekpoe (Bénin), les populations sont confrontées à une diminution constante du débit du fleuve Mono, à la formation de ravins, et à une érosion rapide des berges menaçant les habitations et les terres agricoles. Dans le bassin versant transfrontalier de la rivière Mayo-Chinchipe, les habitants de Chontali (Pérou) observent un tarissement progressif des sources, une recrudescence des glissements de terrain et une érosion accélérée. Ces phénomènes, directement liés à la déforestation causée par l’activité humaine, compromettent fortement l’accès à l’eau dans plusieurs zones rurales.

Multiples pressions sur les ressources en eau

Les communautés n’attribuent pas uniquement la dégradation de la disponibilité des ressources en eau au changement climatique. Elles dénoncent aussi la pression exercée par des pratiques humaines inadaptées. À Hondji et aux Aguégués (Bénin), l’agriculture illustre bien les impacts environnementaux : la culture pratiquée jusqu’aux abords des rivières fragilise les berges, entrave la régénération naturelle des sols et entraîne l’évasement des cours d’eau. L’usage massif d’engrais chimiques, de pesticides et d’herbicides détériore la qualité de l’eau, causant des problèmes de santé publique et la dégradation des écosystèmes aquatiques.

 

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La déforestation est l’une des causes de l’érosion croissante au Mali. (c) Join For Water

Dans le bassin versant du Mayo-Chinchipe (Pérou – Equateur), l’exploitation minière illégale aggrave la situation. Les produits chimiques utilisés dans le traitement de l’or ou d’autres minerais contaminent les nappes aquifères et les eaux de surface, rendant l’eau impropre à la consommation. Dans plusieurs zones de Mandé et de Dohi (Mali), le déboisement intensif pour l’agriculture et le charbon de bois réduisent la couverture végétale accentuant l’érosion, réduisant la capacité d’infiltration de l’eau et perturbant le cycle hydrologique local. Le comblement des zones humides, la dégradation des anciens ouvrages hydrauliques et l’abandon de certaines pratiques ancestrales de gestion de l’eau accentuent encore cette pression. De même qu’au Mali, le village de Kapapali en Ouganda connaît une pollution fréquente de ses sources d’eau due au ruissellement. De plus, pendant la saison des pluies, le débit des systèmes d’eau potable diminue, car ceux-ci fonctionnent à l’énergie solaire.

En RDC, l’expansion urbaine d’Idiofa et de Kikwit, liée à une croissance démographique rapide, entraîne une déforestation accrue. Cette pression sur les écosystèmes provoque l’assèchement des sources ainsi qu’une diminution du débit et de la qualité de l’eau des cours d’eau.

 

Des impacts sociaux et économiques majeurs sur les communautés

La dégradation des ressources en eau entraîne des conséquences directes pour les communautés, tant sur le plan social qu’économique, fragilisant les conditions de vie des communautés les plus vulnérables. A Nyarumpongo, Rushubi ou Caranka au Burundi, les maladies hydriques, telles que la diarrhée ou les infections de la peau, touchent en particulier les enfants.

« Nous n’avons pas toujours le choix, il faut boire cette eau, même si elle rend malade », confie une mère de famille au Burundi.

L’eau insalubre devient la seule option dans certaines localités, exposant les populations à des risques sanitaires importants. Sur le plan économique, la baisse de rendement agricole due à l’absence d’eau ou à l’inondation des champs pousse de nombreuses familles à l’endettement ou à l’abandon des activités agricoles. À Idiofa (RDC), le dérèglement des saisons compromet les récoltes, provoquant famine et crise financière, dans une région où l’agriculture constitue l’activité économique principale. Par ailleurs, l’intensification des précipitations endommage les habitations et rend les routes parfois impraticables, ce qui entraîne une hausse des prix des produits de première nécessité.

Faute d’opportunité, de nombreux jeunes quittent les zones rurales pour rejoindre les villes, voire d’autres pays, dans l’espoir de construire un avenir meilleur. Ce phénomène d’exode rural accentue la précarité des zones dépeuplées. Pour les femmes, la charge liée à la recherche de l’eau augmente considérablement. Elles doivent parfois consacrer plusieurs heures par jour à cette tâche en marchant des kilomètres, au détriment de leur santé, de l’éducation de leurs enfants ou toute autre activité génératrice de revenus leur offrant une chance d’autonomie. Les longues distances que les jeunes filles doivent parcourir pour atteindre un point d’eau les exposent à un risque accru de viol. La tension sociale monte également avec des conflits qui apparaissent autour de l’utilisation de l’eau, entre agriculteurs, éleveurs et familles.

Le regard lucide des communautés face aux menaces

Les témoignages recueillis dans ces différentes localités révèlent que les communautés ne se contentent pas de subir passivement les transformations des écosystèmes aquatiques qui les entourent. Elles portent un regard éclairé sur les évolutions de leur environnement. Elles identifient clairement les signes visibles de dérèglement climatique telles que la diminution des précipitations, la modification des saisons, la disparition progressive des crues, l’imprévisibilité croissante des inondations saisonnières, et l’assèchement des sources. Elles établissent également un lien direct entre ces changements et certaines pratiques humaines qu’elles jugent néfastes, comme l’agriculture intensive, le déboisement, la pollution chimique, l’exploitation des minerais et la mauvaise gestion des ressources.

 

Remerciements

Nous remercions sincèrement nos collègues, nos partenaires, et tout particulièrement les membres des communautés dont les voix et les expériences ont façonné cet article.

Photos : Bénin et Mali (c) Join For Water

Benin Athiémé
Mali Dalakana
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Benin Athiémé